11 juillet 2008

Paul Naschy et Fantasia 2004

Je suis de retour du festival Fantasia. Si je trouve le temps de le faire, je partagerai ici quelques impressions à ce sujet. En attendant, voici ce que j'avais pensé de l'édition 2004 (texte initialement paru dans une publication européenne dont j'oublie le titre !)

Le festival Fantasia de Montréal, édition 2004

Depuis 1996, le festival Fantasia de Montréal se tient chaque été (sauf un hiatus en 2002) et permet aux cinéphiles de découvrir des films venus de tous les coins de la planète. La ligne directrice des programmateurs est simple : trouver des œuvres étonnantes, en marge, dérangeantes, différentes… Comme dans un immense banquet, il est évident que les choix ne plairont pas à tout le monde, mais c’est souvent l’occasion de découvrir des surprises en avant-première, ou alors de voir le film qui, malheureusement, deviendra obscur par la suite, pour des raisons de distribution insuffisante ou inexistante. En outre, des invités de marque viennent souvent enrichir l’événement.

Cette année, par exemple, un Udo Kier en état d’ébriété avancée a étonné le public, notamment parce, pendant sa séance de « questions/réponses », il jouait avec une marionnette qu’il avait baptisée Jean-Pierre… C’était d’ailleurs « Jean-Pierre » qui répondait parfois aux questions du public. Udo n’a d’ailleurs pas hésité à qualifier de « stupides » certaines questions de la salle. Un moment anthologique, semble-t-il… Interrogé par un ami alors qu’il se trouvait dans un bar, attablé avec « Jean-Pierre », Udo a avoué n’avoir jamais été contacté par Jess Franco pour un remake éventuel de L’HORRIBLE DOCTEUR ORLOFF, contrairement à certaines affirmations de la presse spécialisée. Il se disait toutefois intéressé, et prétendait que « Jean-Pierre » pourrait également y jouer !Laissons « Jean-Pierre » à ses frasques. Ma dernière visite à Fant-Asia remontait à 1997, car différentes obligations professionnelles m’avaient empêché d’y retourner par la suite. À l’époque, j’avais découvert TENDER FLESH de Jess Franco sur grand écran, dans une salle déconcertée par les excès du prolifique Espagnol. La salle se vidait au fur et à mesure que le temps passait !

Cette année – 2004 – marquait la venue à Fant-Asia d’un autre ténor du cinéma « bis » espagnol, soit Jacinto Molina (Paul Naschy), venu présenter son dernier film, ROJO SANGRE, réalisé par Christian Molina (aucun lien de parenté).

Naschy :
D’emblée, ROJO SANGRE s’inscrit dans la lignée des meilleurs Naschy. Dans ce film plein de verve et d’inventivité, Naschy livre une interprétation d’une qualité inhabituelle. Véritablement charismatique, il porte le film sur ses épaules et s’avère impressionnant du début à la fin. ROJO SANGRE bénéficie aussi d’un rythme, d’une facture moderne (sans être tape-à-l’œil) et d’une jeunesse d’esprit qui ne peuvent qu’être communicatives.

Le scénario suit les déboires d’un comédien à la dérive, Pablo Thévenet, ex-star du cinéma d’épouvante. Perdu dans un monde où les reality shows et le silicone remplacent la véritable création, Thévenet se sent perdu. Les temps ont bien changé depuis ses succès des années 70. Sans le sou, vivotant de petits rôles minables ici et là, il en vient à devoir accepter un boulot étrange, celui de statue humaine à l’entrée d’une boîte à strip-teases pour riches excentriques. Ce sera le début d’une histoire fascinante, porteuse d’une critique sociale acérée. Le film en entier est exceptionnellement réussi, de la bande sonore élégante aux dialogues acides, en passant par un casting judicieux.

Une photo d'un film seventies de Naschy. À vous de deviner lequel :
Certains passages de Rojo Sangre sont très émouvants pour qui connaît les déboires qui ont éprouvé Naschy depuis les années 80. Lorsqu’on le voit arpenter les rues de l’Espagne contemporaine, voûté, vieilli et vulnérable, on ne peut que ressentir un certain pincement. On rage presque à la vision de Naschy/Thévenet regardant, consterné, une émission de télé-réalité ou un bulletin « culturel » faisant les choux gras d’amours éphémères de vedettes sans talent. Même le générique du début est très fort, montrant une série de photos d’archives de Naschy dans les rôles qui ont marqué sa carrière. Notre verdict est simple : si les Naschy à venir sont de cette trempe, le public n’a qu’à bien se tenir… C’est un retour en forme ahurissant.Après cette projection fort appréciée du public, l’acteur a répondu aux questions de la salle, dans un très bon français teinté d’accent espagnol. Parmi les échanges :

– Ces rumeurs concernant une collaboration avec Jess Franco pour un remake de L’HORRIBLE DOCTEUR ORLOF sont-elles fondées ?
– Non. Jess m’a téléphoné deux fois : pour le rôle d’Orloff et celui de Fu Manchu. Cependant, ces projets n’ont jamais abouti.
– Pourquoi avez-vous accepté de jouer dans ROJO SANGRE ?
– J’ai écrit le scénario (rires généralisés de la salle).
– Y a-t-il un lien d’hommage entre THEATER OF BLOOD et ROJO SANGRE ?
– Pas vraiment, bien que l’idée du film avec Vincent Price soit bonne.
Le lendemain, Naschy présentait un double-programme : LA NOCHE DE WALPURGIS (WEREWOLF SHADOW) et COUNT DRACULA’S GREAT LOVE. Le premier film était présenté dans une version américaine tronquée dont la post-synchronisation laissait à désirer. La copie était très délavée, presque sépia, mais l’atmosphère étrange qui baigne ce film subsistait malgré tout. Une fois la projection terminée, Naschy confiera que les ralentis oniriques qui parsèment le film ont fait l’objet d’une attention particulière à la post-production, car, pendant le tournage, le réalisateur Klimovsky ne disposait pas du matériel nécessaire pour accomplir cet effet.

Après le film, un Naschy atterré nous révélait n’avoir jamais vu cette version qui dénaturait complètement ses intentions initiales. Même la musique avait changé. « Ce n’est pas mon film », répétait Naschy, qu’on sentait nostalgique malgré tout. L’acteur a même évoqué la présence possible du fantôme de Leon Klimovsky dans la salle. Seconde séance de questions/réponses.

– Vous êtes-vous inspiré de Lon Chaney jr pour votre création du loup-garou ?
– Non. Mon loup-garou est beaucoup plus « furieux » et politiquement incorrect, bien que j’apprécie la performance de Lon Chaney jr.
– WEREWOLF SHADOW est supposé se dérouler dans le Nord de la France, mais il n’a pas été tourné là, de manière évidente.
– C’est à cause de la censure, qui interdisait tout sujet délicat en rapport avec l’Espagne. Un loup-garou espagnol n’aurait pas été toléré par la censure franquiste, alors que s’il était hongrois, italien, polonais ou français, ça passait.

Parmi ses propres films favoris, Naschy mentionne El Caminante, hélas peu connu. On lui demande aussi combien de temps prenait le maquillage du loup-garou : au moins six heures, de révéler le comédien devant un public ahuri.

Il se fait tard (presque une heure) et Naschy doit quitter. Pendant l’entracte, il a eu la gentillesse de répondre aux questions des fans qui le suivaient pour faire signer différents documents. Il a paru un peu surpris par la vieille cassette d’une LIBELLULE POUR CHAQUE MORT, polar musclé de Leon Klimovsky où il incarnait un flic dur à la tâche, façon Merli ou Franco Nero, que l’un des membres de l’équipe Fantasia lui demanda de signer.

Le second film, présenté dans une version complète, mais en 16 MM (format télé), est donc très recadré. Le public est un peu turbulent, mais c’est étonnant de découvrir ce mini-classique de l’épouvante européenne sur un écran géant. En reprenant l’autobus de nuit vers quatre heures du matin, je me sentais un peu sonné, comme au sortir d’un rêve étrange.On ne peut pas en dire autant du dernier opus de Dario Argento, THE CARD PLAYER, un incroyable navet présenté dans une salle à moitié-morte de rire. Le film est atrocement interprété. Quant à l’aspect visuel, on se croirait dans une série télé américaine. Ex-claviériste de Goblin, Claudio Simonetti, sur les ordres de son employeur, a concocté une bande son « techno » dépassée et inintéressante. Pour THE CARD PLAYER, le réalisateur italien a voulu montrer qu’il était en phase avec son époque, mais il aboutit à un résultat opposé, terne et faussement branché. On ne cesse de voir des parties de poker par Internet qui achèvent de tuer le suspense d’une œuvre minée dès le départ par un scénario calamiteux : une équipe de policiers cherche à identifier un tueur en série. Ce dernier les défie chaque fois par Internet. Si la police parvient à le battre dans un partie de poker virtuelle, il libère sa victime ; si la police perd, il tue… On taira charitablement la finale mélodramatique et invraisemblable qui cloue le cercueil de ce joueur de cartes inquiétant pour l’avenir d’Argento. En comparaison, NON HO SONNO prend tout à coup des allures de merveille du septième art.Dans la même lignée, THE LAST HORROR MOVIE de Julian Richards se veut un ersatz de HENRY et de C’EST ARRIVÉ PRÈS DE CHEZ VOUS, à qui il pique d’ailleurs tant d’idées que c’en est gênant. Cependant, l’exécution est très laborieuse et le tueur-titre est un acteur dépourvu de charisme (Kevin Howarth). Il passe son temps à parler à la caméra d’un ton provocateur qui ne convainc personne. Le film est très laid visuellement, sans aucune surprise, et il aligne les scènes inutiles et ennuyeuses (querelles domestiques de la sœur de l’assassin, scènes de dîners entre amis, etc.). On s’étonne d’apprendre que la revue FANGORIA distribuera le film à l’échelon national américain.Nettement mieux, un sympathique film de zombies britanniques, SHAUN OF THE DEAD d’Edgar Wright. Il est vrai que fantastique et comédie ne vont pas toujours de pair (on pensera à l’humour pesant de SCARY MOVIE et autres du même genre)… Mais cette fois, le mélange est très réussi. La subtilité de l’humour anglais y fait pour beaucoup, de même qu’un véritable scénario qui n’est pas qu’un prétexte à aligner les gags visuels et autres. En plus, les personnages mis en scène dans SHAUN OF THE DEAD ont tous une véritable personnalité qui permet de susciter un intérêt envers leurs péripéties et leurs déboires. Espérons que ce film sans prétention mais bien sympathique puisse trouver une distribution adéquate.Notons enfin un intéressant thriller psychologique espagnol, traité de façon subtile et intelligente : PALABRAS ENCADENADAS (KILLING WORDS). Ce huis-clos entre un supposé tueur en série et son épouse, qu’il vient de kidnapper, donne lieu à d’habiles retournements de situation. Bien malin qui pourrait prédire la suite des événements. Si l’œuvre tient surtout grâce à un récit solidement charpenté, l’interprétation des acteurs et une réalisation sobre mais efficace de Laura Maňá contribuent à la réussite de ce film. La réalisatrice a notamment joué dans DOBERMANN de Jan Kounen.Nous avons aussi pu découvrir le nouveau court-métrage de Mariano Baiano (DARK WATERS), un conte de fées intitulé NEVER EVER AFTER. En quatorze minutes, le réalisateur italien parvient à donner la mesure de son talent, et la « chute » de son NEVER EVER AFTER est tout à fait surprenante. Le travail sur la couleur et l’atmosphère peut rappeler SUSPIRIA pour l’aspect féerique. Le point de départ s’approche de récits traditionnels : deux fées proposent à une jeune fille de lui enlever tout souci concernant son apparence physique. Elle doit cependant s’en remettre à elles…

Nous aurions voulu demeurer plus longtemps à Fant-Asia, mais les habituelles obligations professionnelles ne nous ont pas permis de le faire. Quoi qu’il en soit, cette année aura été marquée par le grand retour en forme de Paul Naschy dans un film qui, nous l’espérons, devrait bénéficier d’une distribution conséquente à l’échelon mondial.

Post-scriptum 2008 : Rojo Sangre fut en effet édité en DVD NTSC dans une jolie version qui rendit justice au film.

27 juin 2008

Nouvelles d'été

Sur le site de VENTS D'OUEST, on trouve désormais la page couverture et le quatrième de couverture de Comme un goût d'aurore sur une idée fixe, à paraître cet automne. C'est ici : http://www.ventsdouest.ca/Livres.asp?IDL=274

On m'a également demandé de participer au 2008 International Short Film Jury, dans le cadre du festival montréalais Fantasia, voué à la célébration des films qui sortent de l'ordinaire. Les autres jurés sont le cinéaste canadien Gerald Potterton, la critique Helen Faradji (revue 24 images), Anna Feder (du Boston Underground Film Festival) et Don May Jr (de Synapse Films, un label DVD de qualité). On en sait plus ici : http://www.fantasiafest.com/2008/fr/jury/

Cette année, Fantasia nous surprendra sans doute encore avec une sélection d'oeuvres atypiques, sauvages et passionnelles. C'est toujours l'occasion de rencontrer des personnalités fort intéressantes et, année après année, je reviens du festival avec des souvenirs inoubliables.

En 1997, par exemple, un groupe d'amis et moi nous étions retrouvés dans un pub irlandais au décor étonnant (je crois qu'il s'agissait du St-Elisabeth) en compagnie de gens comme le cinéaste Jim Van Bebber, Nacho Cerda, quelques journalistes anglais (Jason Slater, je crois), le musicien Glen Wilcox du groupe californien Alucarda... Il y avait aussi, si je me rappelle bien, Harvey Fenton, le responsable de FAB Press (éditeur anglais qui publie des livres consacrés au cinéma "culte").Il y eut aussi ce moment complètement improbable où, l'an dernier, nous cheminions avec un Jean Rollin fatigué à qui certaines personnes avaient recommandé de manger une poutine ! Connaissant l'état de santé du réalisateur, nous lui avions fortement suggéré d'opter pour un choix plus santé...

Plus que les films eux-mêmes (qui sont parfois marquants), ce sont ces souvenirs, placés sous le signe de la convivialité, de la chaleur, de l'amitié et du partage dont je me rappelle le plus. Ils viennent parfois chasser le spleen lorsqu'il s'installe un peu trop dans la maison au fond de l'impasse...

21 juin 2008

Chez qui la nuit soupirera-t-elle ?

C'est signé et confirmé : mon roman La nuit soupire quand elle s'arrête paraîtra chez automne (août) chez La Veuve noire éditrice. Pour avoir une idée de l'esthétique et du style de ce roman surréalisant, on peut lire "Nocturne", la nouvelle qui ouvre mon recueil À l'intention des ombres. La narratrice, qui tient le rôle principal, est la même : Ariane.

Mes lectures du moment se sont portées vers Gaston Leroux, un maître du roman étrange qu'on a tendance à oublier. Leroux parsemait ses textes de phrases en italique qui, si elles pouvaient être lues au premier degré, donnaient une étrange coloration à ses romans. Pleinement conscient de leur valeur onirique et de leur bizarrerie intrinsèque, il les semait tout au long de ses romans en attirant l'attention sur elles par le recours aux italiques. En les colligeant, on aboutit à de très curieux vers dont la poésie insolite n'a pas fini de chatoyer.
Cette année, c'est un classique de Leroux que je lis, Le Fantôme de l'opéra, l'une de ces oeuvres que tout le monde connaît sans l'avoir lue. Leroux fut souvent trahi au cinéma (je pense à la récente adaptation du Mystère de la chambre jaune : un blasphème, rien de moins !). Aucun film, aucun musical n'a réussi à rendre le style très curieux de ce livre. On retrouve une bonhomie très particulière, propre à l'auteur, de même qu'un humour décalé dans la narration. Son fantôme entretient aussi une correspondance assez originale avec les directeurs de l'opéra. Beaucoup moins unidimensionnel que l'amoureux défiguré qu'on connaît, il est, ici, assez surprenant... mais, bien sûr, il ne fallait pas s'attendre à moins de la part de Leroux, que beaucoup d'auteurs lettrés ont salué, notamment Cocteau qui préfaça jadis Le Mystère de la chambre jaune de façon admirative...

Je vous laisse aux portes du paradis, que j'ai photographiées récemment, lors d'un safari-photo voué aux manifestations québécoises de l'americana (les autres photos qui agrémentent ce texte furent prises la même journée).

16 juin 2008

L'abomination de la semaine

Dans la biographie de Siouxsie and the Banshees, on trouve un passage assez amusant où sont cités les propos du bassiste du groupe, Steve Severin (Severin, en référence au Velvet Underground, bien sûr, mais, par le recours à une double intertextualité, au roman - un peu minable, il faut bien le dire - de Sacher-Masoch, La Vénus en fourrure qui donna son titre à une superbe chanson du Velvet...). Severin raconte que, dans le studio où son groupe commençait l'enregistrement du premier album (The Scream, 1978), "there were dozens of reels of two-inch tape stacked by the console window. They were recordings of Yes jam sessions that probably ended up as a quadruple album. My great regret is that I didn't have the foresight to run a magnet down them and erase everything. I could have saved the world a lot of pain" (p. 69). Il va sans dire que ce passage m'a fait beaucoup rire, car, évidemment, les Banshees sont l'antithèse du groupe progressif britannique YES, dont j'ai déjà eu des albums !

Aujourd'hui, en 2008, je considère que la musique de ce groupe est particulièrement hideuse ! Il faut dire que, même à l'époque où j'avais trois albums de Yes à la maison (comment ai-je pu réussir à dormir ?), je ne les aimais pas. On (entendre : les musiciens avec qui je travaillais occasionnellement) m'avait répété que c'étaient de super-virtuoses, un groupe d'une densité incroyable, etc. En définitive, leur musicalité se bornait surtout à jouer des solos en même temps (l'un des buts : mettre le plus de notes possibles à la plus grande vitesse possible pour épater la galerie). Le claviériste Rick Wakeman reprenait des motifs de musique classique qu'il signait de son nom. Un public béat admirait donc son... talent... alors qu'il s'agissait de plagiat maladroit. On peut dire la même chose du claviériste KEITH EMERSON, de Emerson, Lake and Palmer, qui piqua à Bartok (compositeur classique) son Allegro Barbaro, le rebaptisant The Barbarian sur le premier album de son groupe... et le signant de son nom, sans faire nulle part mention du compositeur original. Bravo, champion !
À l'époque, j'avais déjà l'impression que les "mélodies" de Yes étaient plutôt laides, que tout cela sentait l'effort, que c'était confus et d'une grande platitude. J'avais même l'album double Tales from Topographic Oceans, un disque soporifique où les membres du groupe excellaient dans le domaine de la contre-performance. En définitive, on était bien éloigné du danger, de l'intensité et de l'urgence qui sont souvent la clé du meilleur rock. Trop de calcul, trop de cérébralité, trop de conceptualisation, trop de tape-à-l'oeil. Peut-on être ému en écoutant un disque de Yes ? (On peut, à la rigueur, ressentir un sentiment d'horreur, mais ce n'est pas ce que je veux évoquer ici).

C'est avec grand soulagement que je pus revendre ces CD à je ne sais plus quel fan du genre. Qui sait s'il est parvenu à écouter ces albums à quelques reprises ?
Constatant l'inexplicable bonne réputation du groupe auprès de certains fans de classic-rock, je me suis même demandé si j'étais seul dans mon camp, jusqu'à ce que paraisse un article dans le Rock & Folk d'août 2004. Le papier, signé Nicolas Ungemuth, s'intitulait La Fête Yes. Il s'agissait d'un compte-rendu d'un spectacle donné au Zénith. Je craignais un éloge en règle du groupe, mais qu'allait-on pouvoir dire ? Que les musiciens jouaient vite...? Oui, mais à part ça ? Ungemuth raconte qu'il entend d'abord, en arrivant près du Zénith, un enfant de dix ans avec son oncle :

"Tu sais, j'ai jamais vu de concert..." Pauvre gosse... Même pas dix ans qu'on le traîne à un concert de Yes. Après, on s'étonnera, on dira qu'il est lent à l'école, qu'il a du vague à l'âme [...]."

Ungemuth, qui a deux billets, essaie en vain de donner son second billet sans trouver preneur ! Il entre quand même dans la salle :

"Là, c'est le choc ! C'est vide... Parsemé de gars [...]. D'autres sont carrément en famille. Le père sans cou, la mère sans cou et les nains sans cous... Un individu arbore un T-shirt Dieu soit loué... Je suis perplexe. Un tour au bar révèle une caractéristique rarement étudiée du Yesman. Le Yesman ne boit pas des bières [...], il mange des sandwiches ! Avec une nette préférence pour les thon mayonnaise. Des thon mayonnaise partent par dizaines, les Yesmen sont tout contents avec leurs sachets pleins de mie... L'un d'eux a un T-shirt Quadrophenia, ce qui me conforte dans ma prime impression : cet album des Who a toujours été ignoble [...]. Jamais vu le Zénith aussi vide [...]­. On peut aller toucher la scène en dix secondes, on peut se promener, on pourrait faire une partie d'échecs ! [...]

Soudain, une symphonie quelconque réveille cette masse et le voile se lève... Mince ! Quel décor ! Des anémones de mer en nylon jaune toutes gonflées sont là comme des gros champignons flottants tandis qu'une sorte de moule géante se lève et se transforme en crabe. Ces Yes [...] arrivent, terrifiants. Le guitariste [...] ressemble au valet bossu de Dracula, celui qui ouvre la porte en courbant l'échine. Le clavier est un spectre blond coiffé à la duguesclin et le chanteur a l'air directement sorti du groupe Toto avec un beau brushing et des mèches impeccables [...]. Mais c'est le bassiste qui est le plus remarquable. Une sorte de vilain géant avec une phénoménale mullet (coupe Longueuil). On dirait un ancien footballeur yougoslave [...]. Toute cette fine équipe salue la salle presque vide et attaque fissa un morceau ignoble. C'est parti ! À côté de moi, un aimable quinquagénaire se lance immédiatement dans un solo de guitare invisible tandis que sa femme au fort tonnage l'observe avec un sourire attendri façon vas-y chéri, ce soir c'est ta fête. Tout autour, ils sont plein à manger des sandwiches thon mayonnaise, les yeux écarquillés comme des lémuriens malgaches. Tout d'un coup, les anémones gonflantes se rapprochent de la batterie et font mine d'agiter des baguettes en rythme. Le public est médusé, n'en revient pas: on dirait des pygmées découvrant le cinéma".

Le reste de l'article est à l'avenant ! De quoi dédier Ferme ta gueule à Jon Anderson !

09 juin 2008

Quelques nouvelles : La rédaction de Ferme ta gueule ! avance. Ce titre me fait décidément sourire...

Les négociations à propos de La nuit soupire quand elle s'arrête se poursuivent.

Je termine en ce moment la lecture d'un roman d'André Héléna, Le Bon Dieu s'en fout, un roman noir existentialiste plus engagé que ses précédents (qui l'étaient quand même : Le Festival des macchabées et Les Salauds ont la vie dure font, d'une certaine manière, l'apologie de la liberté et de l'anarchie qui s'ensuit). C'est le livre de la déveine, de la pluie, du cafard... avec un humanisme très présent qui transparaît à chaque page, malgré le ton blasé du narrateur qui, de temps en temps, s'estompe pour laisser place à une lucidité et à une fragilité d'être blessé par la solitude, l'incompréhension et un destin difficile. Héléna décrit souvent des personnages en proie à des situations difficiles, mais, dans ce dernier livre, il atteint un sommet dans le domaine : on a vraiment l'impression de sentir une sorte de piège se refermer...
Je connais peu la biographie d'Héléna ; je parle en fait de ses années de formation. Quelle enfance a-t-il eue ? Jusqu'à quel point ce qu'il décrit de son personnage (père alcoolique, mère prostituée, enfance vécue dans un bled ouvrier gris et lourd) est-il vrai ? Disons que ça sonne quand même très véridique... L'écriture est comme toujours, fort intéressante. Il y a des comparaisons surprenantes, des liens étonnants entre des idées apparemment disparates ou qui ont peu en commun... En somme, le roman ne raconte pas énormément d'événements, tout est dans l'ambiance, dans les dialogues, dans les descriptions, dans le ton...

En parallèle, je lis la biographie "officielle" du groupe Siouxsie & the Banshees. Ce livre fait revivre un autre nihilisme, celui de l'Angleterre de la fin des années 70. Ce sont les jeunes de cette génération qui ont payé, en quelque sorte, pour l'insouciance hippie des 60s. Le bilan n'est pas beau : désespoir, révolte, impression d'être pris... Malgré cela, le "personnage" de Siouxsie est assez intéressant, avec, notamment, son intérêt pour l'oeuvre de Chas Addams ou pour Emma Peel. Bien des choses s'expliquent alors tout simplement... Au point où j'en suis (1977), il n'est pas encore question de "gothique", mais cela viendra inévitablement.
Autre nouvelle fondamentale pour moi : la parution, ce mois-ci, en CD, de l'album de Dennis Wilson Pacific Ocean Blue, dans une édition "De luxe" (2 CD), avec livret, etc. C'est très émouvant (pour moi, bien sûr). Dennis Wilson était le batteur des Beach Boys, le seul surfeur du groupe, d'ailleurs. C'était, au cours des années 60, le "beau gars" du groupe, avec une gueule carrée et virile, un sourire charmeur. À côté de ses frères Carl (petit gros en retrait) et de Brian (songwriter torturé et en proie au doute), Dennis faisait le poids. On avait aussi l'impression que c'était le "superficiel" du groupe, celui qui passait ses journées à s'amuser et à draguer les filles. Puis, l'âge et venu, l'âge et ses blessures. Dennis a entre autres connu Charles Manson et son groupe. Manson avait d'ailleurs mis la tête de Wilson à prix ! Wilson prit ses distances bien avant les événements de 1969... mais ce genre de situations laisse des traces.

Il aurait voulu d'une vie sentimentale plus stable, mais le destin en voulut autrement. Cela se soldait par blessure sur blessure... et, tout à coup, par des chansons. Les premières (fin des années 60) étaient un peu approximatives, comme des pratiques, puis, tout à coup, elles prirent de l'ampleur, une force mélancolique peu commune et très différente de ce que Brian Wilson écrivait. Dennis travaillait beaucoup au piano, par exemple. L'un des résultats concrets fut l'album Pacific Ocean Blue, vraiment majestueux, paru à la fin des années 70, et réédité "à la sauvette" au début des années 90 (épuisé depuis longtemps, il va sans dire).

Comme il fumait pas mal, sa voix s'est fêlée, éraillée, jusqu'à devenir presque un râle dans ses dernières années. Dennis Wilson est mort noyé en 1983...

31 mai 2008

Mes ombres

(Une toile de Mario Mercier, cinéaste-écrivain-peintre).

Dans l'édition du Devoir de ce week-end, on trouve une critique de mon recueil À l'intention des ombres, critique qui va comme suit :

" Qui vivrait dans un «immeuble génétique» composé de chair et de muscles? Surtout si l'édifice ne possède pas de système d'hygiène et que les locataires doivent quotidiennement raser leurs appartements. Ou bien, accepteriez-vous de glisser la main dans votre garde-robe à minuit, après avoir proféré sept jours de suite la formule suivante: «Viens croquer mon âme, esprit du mal»? Un homme en complet noir vous offre 5000 $ en échange de ce petit défi.

Frédérick Durand, l'auteur de ces deux histoires étranges, et de bien d'autres encore réunies dans le recueil À l'intention des ombres, possède toute l'imagination nécessaire pour précipiter le lecteur dans des univers surprenants. Ce n'est pas un hasard si quelques-unes de ces nouvelles ont déjà paru dans la revue Solaris, qui se consacre avec dévouement aux littératures de l'imaginaire. Frédérick Durand, en plus d'avoir du métier (il compte dix livres à son actif), a des lettres. Il possède un doctorat en littérature, et ses nouvelles font leur miel de nombreux auteurs. Certains titres peuvent rappeler le surréalisme, comme L'Enrôlement obligatoire du squelette amical, un «cadavre exquis» au sens propre. Une certaine histoire, dans laquelle un homme doit chaque matin descendre de son phare et piquer la mer gélifiée pendant la nuit, pour permettre aux Noyés-Nageurs de survivre (Pique-la-mer), rappelle l'univers poétiquement marin de Jules Supervielle. Surtout, les quelques histoires mettant en scène des personnages raffinés et pervers évoluant dans des tableaux décadents où règnent la cruauté, la torture et le meurtre font penser, par leur côté onirique et macabre, au théâtre du Grand-Guignol, à André Pieyre de Mandiargues, voire à Sade. Cette variété d'influences assure à l'ensemble du volume une stimulante diversité. Le livre trouve néanmoins dans le thème de la possession, de la perte de liberté (à cause d'un article de journal postdaté qui annonce notre propre mort, par exemple), un point central auquel chaque nouvelle vient se rattacher."

Source : http://www.ledevoir.com/2008/05/31/192057.html, auteur : David Dorais.

J'ai été assez ému par ce texte, où, pour l'une des premières fois, on reconnaît plusieurs de mes influences littéraires. Mandiargues, bien sûr, ce modèle d'écriture, cet auteur de joyaux noirs enchassés dans des écrins précieux. Sade, évidemment, dont j'ai lu l'oeuvre entière (y compris des romans que personne ne lit jamais ou à peu près, comme Isabelle de Bavière), parfois avec une horreur sans nom... Le théâtre du Grand-Guignol, cet ancêtre que Breton évoquait dans Nadja... Et j'ai aussi lu Supervielle...

En mars 2008, le journaliste Pierre-Luc Lafrance avait été le premier à commenter le livre dans un quotidien beauceron. Il y disait de si belles choses que je n'ose pas le citer...

Il m'arrive de me décourager et de me demander "à quoi bon"... C'est très difficile de poursuivre, parfois. Vraiment. Alors, des articles comme ceux-ci arrivent à point nommé pour me faire prendre conscience que, peut-être, j'ai raison de continuer...

23 mai 2008

Ferme ta gueule !

Ça y est, je l'ai commencé, ce deuxième livre écrit pour Coups de tête. Le titre : Ferme ta gueule ! En rupture totale avec la plupart de mes titres précédents. Un autre roman-cri, à la façon de Je hurle à la lune comme un chien sauvage, avec une narration rageuse et carrée... Un autre livre nocturne arrosé de pluie, façon hommage au roman noir des années 50, mais mis à jour, en adéquation avec notre époque, comme l'était Je hurle...L'été s'annonce. Après avoir terminé mes corrections du Cégep, j'ai le temps de lire. Ça arrive peu, pendant la session. Surtout la dernière, où j'ai eu vraiment beaucoup de corrections et de préparations à faire. J'ai donc entamé la lecture de La Main froide de Serge Brussolo. On retrouve la patte typique de l'auteur. On dira ce qu'on voudra pour ou contre Brussolo, c'est vraiment un monde, ce bonhomme. Il a un style reconnaissable entre tous, une ambiance et un univers très particuliers. Même dans ses romans réalistes (comme celui-ci), on a l'impression d'être complètement absorbé dans un univers spécifique, en marge du réel. La force de sa documentation est toujours étonnante, tout est parfaitement intégré et maîtrisé. J'en suis au quart.

Hier, j'ai visionné Malatesta's Carnival of Blood, une série B américaine fort étrange. Je ne peux pas dire que j'ai aimé ça - ça m'ennuyait vraiment, par moments -, mais c'est décidément un film plutôt curieux, un mélange d'avant-garde, de film d'art et d'essai et de série B d'horreur. Après un départ linéaire, ça devient rapidement assez déconstruit et déstructuré. On a droit, en prime, au nain Hervé Villechaize qui déclame des énigmes rimées, le tout avec un accent français à couper au couteau. Bizarre... J'ai eu l'occasion de voir Villechaize dans des contextes assez étonnants par le passé. Je retiens surtout le premier Olivier Stone, Seizure (alias Tango Macabre), tourné au Québec dans un décor très typique, une sorte de thriller onirique dans lequel des vacanciers sont forcés à jouer à des jeux baroques et étranges, aux ordres d'un trio de choc : Mon album du moment : Mosquitos, de Stan Ridgway. Ex-chanteur de Wall of Voodoo. Les chansons sont autant de petites vignettes délicieuses, de véritables nouvelles dotées d'une écriture mordante. On baigne parfois en plein roman noir (Peg & Pete & Me), parfois, c'est plus social... On retrouve aussi quelques chansons sur les exclus du système, tel ce morceau qui conclut l'album, évoquant l'existence quotidienne d'un tenancier de bar qui abreuve d'alcool ce monde assoiffé. La production est très "années 80" (l'album parut en 1989), mais ça ne me dérange pas. Ce sont, je crois, de grandes chansons, et Ridgway demeure une figure-culte fort originale.

À titre d'exemple, l'étonnante Can't Complain :


- How you doin' bert?

-Well, not so good Charlie. My back's gone out and I cut my finger kinda gnarly. The job's the same and so's the boss. He's still a big ass and my wallet got lost. My wife's sick in bed, she says she'll never get well and all these kids today have gone to hell and all that government paperwork caught up with me, had to hire a beancounter for an outrageous fee. And I don't know if the chicken or the egg is to blame, but all things considered, I guess I can't complain..."

-Cheer up, Charlies said, "things could be worse."

-Well, yeah, I know, but did I tell you that my landlord's a cop, my neighbor's insane, but all things considered, I guess I can't compalin...

Out on the water
Where the sailing men all go
The water's high while all the fish swim low[

- You know what Bert, Charlie said, "you got the wrong attitude. Sometimes life's a big game and the paths you can choose. Things may go wrong, but ya gotta stand tall."

- Well I know, Bert said, "but well...that ain't all. My hair's fallingout, the roof leaks when it rains, but all things considered, I guess I can't complain...

- You know what Bert," Charlie said, "you're a real loser, so I'll see younext week if you live 'til then."

And as Bert walked out on the sidewalk, ten floors up, two men lost control of a hoist at just the right time, and a big Steinway grand flattened Bert like a dime. And as a crowd gathered 'round and asked, what was his name? and could it be the chicken or the egg to blame...

Well, the only thing heard was that all things considered, he really couldn't complain. So if you're a loser in life and your gun's out of ammo, just remember this story about Bert and the piano. 'Cause if you can't string the bow and you're clean out of resin, someone may have planned for you a music lesson. So keep your eyes to the sky, it could be a brand name, and remember all things considered, you really can't complain....

19 mai 2008

Trompe-l'oeil et vrac gothique

Je poursuis en ce moment ma lecture du Dictionnaire Gothic [sic] publié chez SCALI sous la direction de Patrick Eudeline.

Passage intéressant : "La culture gothique abhorre le "naturel", autant que le "réalisme" : c'est d'ailleurs en réaction au néoréalisme que le cinéma italien fantastique s'est développé. Le cinéma gothique, d'essence mélancolique, aime nous plonger dans un passé plus ou moins lointain, incertain. Il succède aux histoires qui se racontent au coin de l'âtre, dans la pénombre, que seules les projections de flammes viennent contraster".Cette mélancolie est très présente dans le dernier film de Jean Rollin, La Nuit des horloges. Le cinéaste y invente "l'autofiction post-mortem et in absentia" - le terme est de moi et non de Rollin. Il imagine comment ses proches réagiront après sa mort. Puisque Rollin est en mauvaise santé ces temps-ci, on comprendra que la réflexion n'a rien de léger...

12 mai 2008

Comme un goût d'aurore sur une idée fixe

C'est décidé : le titre de mon prochain roman (à paraître cet automne) sera Comme un goût d'aurore sur une idée fixe. À suivre, donc...

Hormis cela, je souhaite écrire prochainement un petit quelque chose sur ce blogue à propos du Dictionnaire Gothic édité par Scali (superbe éditeur contre-culturel, j'aime !) et au sujet de la série de vingt CD (rien de moins) consacrée aux Introuvables du rock québécois des années 60, conçue par la maison de disques québécoise MÉRITE.
Remarque cinéphilique, pour conclure ce message : décidément, les étés cinématographiques mainstream sont d'un ennui affligeant. Constatation (re)faite (année après année) en lisant un article consacré aux sorties de l'été, en salles : toujours un ou deux films de super-héros insipide, deux ou trois comédies romantiques, un machin de pseudo-action qui tourne autour de deux flics qui veulent démanteler un réseau de dealers... Cinéma-junk. Intrigues interchangeables, réchauffées et prévisibles, pas de vision d'auteur, pas d'esthétique, rien. Comme disait Godard : "Il y a les films, et il y a le cinéma". Il reste des images. Pour ceux qui aiment feuilleter des magazines de mode...

Heureusement que Fant-Asia et quelques autres occasions du genre permettent de découvrir des oeuvres avec une réelle force de frappe. Sinon, il y a quand même les DVD, dieu merci...
("Takouba", une toile de Clovis Trouille)

03 mai 2008

La marée submerge tout

Peut-on voir nos idoles devenir séniles ? Grande question... ou petite, c'est selon. N'empêche... Les lecteurs de ce blogue savent (peut-être / sans doute / ou non) que l'un de mes cinéastes-culte est l'Espagnol Jesus Franco Manera, alias Jess Franco. Comme Ken Russell (mais à échelle réduite...), jadis grand réalisateur anglais, devenu mythomane reclus qui tourne des films incompréhensibles en vidéo dans sa cour, comme le libertaire Jose Benazeraf (que célébrèrent Les Cahiers du cinéma et les cinéastes de la nouvelle vague au courant des années 60 - on le voit dans À bout de souffle de J.-L. Godard, d'ailleurs), la carrière de Franco ne s'est pas terminée par une apogée spectaculaire. Au contraire, le réalisateur, selon toute vraisemblance, va finir son parcours par des productions miteuses tournées en vidéo, sortes de "films de famille" plus ou moins lamentables. Oui, j'aime les petits canards boîteux, mais quand ils ne boîtent même plus, qu'est-ce qu'on fait ? On les regarde ramper. Ça demeure quand même fascinant, une chute. J'aime les has-been, ceux qui passent à côté, qui ratent tout, qui veulent dire des choses, mais maladroitement.Jess Franco, selon J.-M. Sabatier, que je cite de mémoire : "Un dilettante de génie qui dilapide des dons évidents". Crucifié par la critique depuis ses débuts. I guess I just wasn't made for these times, en vérité. Comme d'autres - tiens : Sky Saxon, le chanteur des Seeds, un groupe-culte psyché des années 60 dont le dernier CD (paru en 2005) contient un DVD hallucinant : on voit le bonhomme s'imaginer en train de conquérir les ondes radiophoniques avec son dernier album, un truc bancal et bizarre dont j'oublie le titre, mais absolument pas commercial et très, très loin des tendances ! Mais l'autre s'imagine à la veille de reconquérir le monde. Beautiful dreamer, en vérité... Plus dure sera la chute.Jess Franco, donc, jadis assistant d'Orson Welles, promis à une carrière impressionnante. Travaillant avec Jean-Claude Carrière (scénariste pour Bunuel, quand même !) ou avec des acteurs de renom comme Kinski, Christopher Lee, Mercedes Mc Cambridge, Akim Tamiroff, Jack Palance ou Howard Vernon - ce dernier, un autre microcosme du genre ; Howard Vernon, ou comment passer de Melville/Vercors, Woody Allen, Godard et consorts à des séries Z du genre Le Lac des morts-vivants ou La vie amoureuse de l'homme invisible. Oui, il faut croire que j'aime les chutes. André Héléna, jadis poète d'avant-garde, qui finit par brader ses romans noirs, réécrits par des tâcherons qui les vident de leur substance, Jayne Mansfield et sa chute infernale, Lon Chaney jr (en voilà un dont je n'ai pas encore parlé : fils d'un père illustre, ce comédien doué finit, alcoolique total, dans des films de série Z où il titube, complètement saoul, incarnant des rôles grotesques, à la limite - la limite est franchie - de l'embarrassant). Un exemple ? :Ce soir - I Guess I just wasn't made for these times -, visionnement d'un Franco "récent". Où es-tu, Franco, toi qui as marqué mon imaginaire avec des films aussi forts que Venus in Furs, Eugénie, Les cauchemars naissent la nuit, explorations oniriques "à la limite du non-narratif" selon la comédienne et journaliste Monica Swinn... Hum... Le titre du film vu ce soir, à lui seul, était tout un programme : Lust for Frankenstein, un machin tourné en vidéo avec sa compagne (depuis plus de 30 ans... c'est beau) Lina Romay. Un scénario exsangue, quasiment hors du monde, du genre BD Elvifrance, monté en dépit du bon sens, et des moments particulièrement embarrassants, surtout de la part d'un type qui comptait quand même, au moment de la réalisation, plus de 40 ans d'expérience dans le domaine du cinéma... et puis, de temps en temps, un cadrage à couper le souffle, une réplique étonnante, une expression fugace, presque une étreinte... aussitôt invalidée par le plan suivant, approximatif.

Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qui s'est désintégré dans le temps acide ? Je l'ignore. Franco est pourtant un type intelligent, non ? Mais, encore une fois, Monica Swinn avait la formule choc. Franco aime filmer avant tout, à bien y penser, "ce qu'il filme n'a pas d'importance", en autant qu'il aie un projet en cours. C'est peut-être ça, la clé.

Difficile pour moi de ne pas me situer en tant qu'auteur, alors. La question du recul critique se pose avec acuité. J'ai eu cette impression curieuse, tout au long du film, que si quelqu'un (un producteur avisé ?) avait supervisé et jugulé le flux franquien, il y aurait eu quelque chose à tirer de cette matière brute. Brute, justement, comme ce que l'éditeur surréaliste Éric Losfeld (Le Terrain Vague) affirmait à propos de Mario Mercier : une littérature brute. Mercier et sa force de frappe qui n'avait pas déplu à Mandiargues, auteur lettré s'il en est.

Donc, Franco, un cinéaste brut. Sans doute. Sauvage. Probablement. Irréductible. Aussi. Pour le meilleur et pour le pire. On aimera donc. Ou non. Moi, malgré les faux-pas, je ne peux m'empêcher d'aimer. Comme un canard boîteux qui se redresse parfois sous la pluie et se met à marcher avec grâce, transfiguré. Parce que, dans le fond, la donne exclut tout calcul. Ne reste que l'incandescence. Et puis ce mot de Breton : La beauté sera convulsive ou ne sera pas...

02 mai 2008

J'avais promis d'écrire au moins une fois par mois sur ce blogue, alors allons-y pour les nouvelles de mai : j'en suis à la fin d'une session d'enseignement intense... Ce fut agréable, toutefois, même si les travaux littéraires ont dû être mis de côté.

Les négociations à propos de LA NUIT SOUPIRE QUAND ELLE S'ARRÊTE se poursuivent. Il reste un dernier point "litigieux" à régler. Souhaitons une entente à ce sujet : je pourrai alors dévoiler le nom de l'éditeur, qui souhaiterait faire paraître ce roman à l'automne 2008. J'aime beaucoup ce roman, radical, sans compromis. Il fut également très exigeant à produire sur le plan littéraire, car je le vois presque comme de la poésie en prose... pendant 400 pages !La revue QUÉBEC FRANÇAIS m'a commandé un texte pour un dossier à venir, "Littérature et musique". Ce sera l'occasion d'aborder certains mythes, comme Jeffrey Lee Pierce, Sky Saxon, Daniel Darc... J'ai également soumis quelque chose à la revue LE SABORD, sur le thème du "toucher" qui m'interpelle énormément : dimension essentielle de la vie, à donner et à recevoir comme un cadeau, avec intensité. Cela a donné un texte qui parle de l'île de Madère et d'éteindre le soleil en échange d'une étreinte éternelle.

Je suis en réflexion quant au titre de mon roman à paraître chez VENTS D'OUEST. Titre initial : COMME UN GOÛT D'AURORE SUR UNE IDÉE FIXE. On me propose ISARIELLE (nom du personnage principal). J'hésite encore. Des avis ?

Il faudrait aussi impérativement que je fasse quelque chose avec mon dernier roman LA MAISON AU FOND DE L'IMPASSE. Trop débordé par la fin de session, je le laisse s'empoussiérer ici sans même l'avoir soumis quelque part ! Mes lectures sont au point mort, à mon grand regret... Pas assez de temps. Cet été, je me promets de me ressourcer avec plusieurs des auteurs qui sont importants dans ma vie, André Héléna et ses personnages tragiques qui évoluent dans un univers battu par la pluie et la malchance, Gaston Leroux et sa poétique des phrases en italique, à propos duquel Jean Rollin avait tenté une expérience étonnante : placer, sur plusieurs vers successifs, toutes ces phrases en italique donne lieu à une poésie déconcertante. En effet, le presbytère n'a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat. Dans mes derniers ouvrages, j'ai d'ailleurs semé un peu partout des variations sur cette phrase à laquelle je pense souvent. Si d'aventure vous en voyez une déclinaison, vous pourrez sourire.(Clovis Trouille, La rue des enfants perdus)

13 avril 2008

Prochaines parutions

Quelques nouvelles littéraires, à présent : l'éditeur VENTS D'OUEST publiera cet automne mon roman COMME UN GOÛT D'AURORE SUR UNE IDÉE FIXE/ISARIELLE. C'est l'un des projets qui me tient le plus à coeur, un roman de littérature générale qui raconte la passion folle d'un producteur de disques indépendant pour la chanteuse d'un groupe émergeant. Ce gros livre a donc pour thème l'amour fou et incandescent, cher aux surréalistes. Sans pouvoir en dire plus pour l'instant, je suis toujours en pourparlers au sujet de mon roman LA NUIT SOUPIRE QUAND ELLE S'ARRÊTE.

Le printemps arrive enfin, ce qui est excellent pour le moral, encore plus puisqu'il traîne des myriades de muses dans son sillage.

22 mars 2008

S'accrocher

S'accrocher. S'accrocher pour ne pas tomber. Car on sait qu'en-dessous, il y a un gouffre. Qui attend son heure. Mais on sait qu'elle n'est pas encore venue. Malgré les indices qui, parfois, laisseraient sous-entendre le contraire. S'accrocher jour après jour. À tout le reste. À l'amitié. À de belles illusions. À la musique. À la littérature, mais pas n'importe laquelle, celle qui décape, celle qui incendie, celle qui est folle, celle qui est une sorte de train-fantôme dont l'intensité est baroque, celle qu'on pourrait résumer par le mot feu. Remember Breton : "La beauté sera convulsive ou ne sera pas". Je m'en rappellerai jour après jour. In My Hour of Darkness, comme le chantait Gram Parsons, celui-là même dont on dispersa les cendres dans le désert. Il y a ceux qui partent et les autres, les survivants.

Avoir envie de partir à bord d'un véhicule pour une destination dont on ne reviendra jamais. Se voir disparaître à l'horizon alors que le générique défile. Hold tight. Again and again...

Daniel Darc, Dark Angel

Voilà quelques mois, vers la mi-janvier, paraissait le dernier album de DANIEL DARC, Amours suprêmes.

Daniel DARC, ex-chanteur du groupe culte français TAXI GIRL. TAXI-GIRL, un groupe "alternatif" des années 80. Daniel DARC, Un survivant sur qui tout a été dit - ou presque -, tout a été écrit - ou presque. Darc, qui se rêvait légende punk, parachuté idole d'une new wave branchée et synthétique à l'aube des années 80 glaciales et artificielles. Ou comment devenir le contraire de ce qu'on voulait être. J'ai découvert sa musique via le meilleur album de TAXI GIRL, Seppuku (1981), dont les textes alignaient tour à tour leurs fantasmagories sombres et tourmentées. Un musée des horreurs qui promettait peut-être des frissons instantanés et faciles, certes, mais, néanmoins... Déjà des chansons de deuils et de violences, Viviane Vog (qui tranche ses veines), La femme écarlate, Avenue du crime, Les damnés, etc. Ambiances musicales à mi-chemin entre les DOORS et les STRANGLERS, avec les claviers proéminents de Laurent Sinclair. Acheté en vynile alors que j'étais adolescent, mais déjà paru depuis une dizaine d'années.TAXI-GIRL, c'était le suicide et l'autodestruction greffés à une musique en apparence anodine. Les membres ont disparu l'un après l'autre : morts, séparations, etc. De cinq qu'ils étaient au départ, à la fin, ils n'étaient que deux. Darc et Mirwais. C'était logique qu'il n'en reste qu'un à un moment donné, soit en 1986... Enfin, si l'on peut dire, puisque les deux ont continué à faire de la musique. Mirwais pour Madonna. Darc pour lui-même. Pas trop difficile de choisir son camp.

Après une absence discographique de plus de dix ans, Darc revenait en 2005 avec CRÈVECOEUR, un album d'une étonnante intensité. Où il donne. Dans le dernier numéro du périodique français ROCK & FOLK, on trouve cette citation qui résume tout :

- J'ai remboursé.

Remboursé les excès, les plaisirs éphémères, les années dissolues.

Et on devine que la facture a été - est encore - considérable.Darc, à qui demande pourquoi il boit et prend de la drogue, pourquoi il se cause ces problèmes, il répond :

- Ce n'est pas un problème, c'est une solution, sinon je serais mort depuis longtemps.

Avant de casser l'ambiance déprimante par cette citation :

- Mick Jagger disait : "Je n'ai pas de problèmes avec la drogue, j'ai des problèmes avec la police".

N'empêche... Au-delà de l'humour (temporaire, mais il faut bien survivre), il reste AMOURS SUPRÊMES, ce dernier album, dont les textes sont d'une telle intensité que, parfois, il vaut mieux ne pas y penser. Chansons-bilans sur les remords, le deuil, la vieillesse, la solitude, l'errance... On s'y perd tout en s'y trouvant. En faisant le bilan à un journaliste d'un périodique goth français (était-ce ELEGY ou THE D-SIDE ? Je ne me souviens plus), il disait :

- Tu sais, quand j'aurai fini cette entrevue et je vais rentrer chez moi. Tout seul. My house is not a home.

Bilan amer. Au moins, Darc aura mis cette douleur au service de sa musique, évitant donc les jeux de mots faciles, les formules vides et autres solutions aisées de beaucoup de paroliers.

Deux documents vidéo pour vous permettre de mieux le connaître. Un extrait d'entrevue. Un clip où il titube et où on peut constater ce qui émane de l'homme et de sa musique. Merci, Daniel, pour me permettre de m'accrocher encore.





Les photos sont tirées du site www.danieldarc.net

07 mars 2008

Étrange, étrange marché aux puces...

Je l'ai déjà dit : j'aime bien les marché aux puces pour les étonnantes découvertes qu'on peut y faire. Il faut, bien sûr, être quelque peu fasciné par la culture kitsch pour y trouver son compte, mais, adepte ou non, on trouve là des objets qu'il serait impensable d'espérer trouver ailleurs...

Pour vous le prouver, j'ai rapporté ces quelques preuves (en tout temps, vous pouvez agrandir la photo en cliquant sur l'image) :

Tout d'abord, l'étrange panneau qu'on trouve en entrant :Je défie quiconque de comprendre le sens des modifications qui ont été apportées à l'inscription d'origine.

On a aussi le culte de la relique, comme en témoignent ces quelques photos de bouteilles vides à vendre (excusez le photographe pour leur aspect flou, il était difficile de prendre ces photos, car on me couvait constamment de regards suspicieux). Ces bouteilles "vintage", tout d'abord, n'ont rien perdu de leur silhouette trappue :Ici, plus grave, on trouve une bière "dow" au sujet de laquelle le site web EXPLORATION URBAINE nous révèle : "La Dow fut jusque dans le milieu des années 1960 LA bière au Québec, la plus vendue. Si populaire qu'avec ses quelques variétés la Dow était plus vendue que Molson et Labatt ensemble. En 1966 les ventes de Dow subiront un énorme coup de poignard alors que 16 hommes de la ville de Québec meurent l'un après l'autre des suites d'une grande consommation de bière. Il sera démontré qu'ils sont morts d'une maladie cardiaque et qu'ils étaient tous de grands buveurs de Dow. [...] La compagnie décida de rappeler toute la bière produite et de la jeter dans le fleuve. Au lieu d'avoir un effet rassurant, la campagne de rappel sonna la fin d'une époque: la brasserie ne réussira jamais à regagner la confiance du public. Quelques mois après la campagne de rappel, le Dr.Yves Morin de l'institut de cardiologie de Québec démontra que plusieurs brasseries dont Dow utilisaient des sels de cobalt pour augmenter le collet de mousse de la bière. Ce sont ces sels de cobalt qui auraient été responsables de la mort des 16 hommes. L'usage de tels additifs fut interdit et aucun autre cas n'est survenu depuis."
Les stands sont souvent aussi poussiéreux qu'hétéroclites. Cette photo est assez révélatrice. En l'examinant attentivement, on remarque un "portrait de clown" plus ou moins maléfique (selon votre perception), des boîtes remplies de vis (à droite), des sculptures sur bois, un pichet en plastique jaune, un seau, des bouteilles de boisson gazeuse, un dessin encadré qui représente une femme dans sa cuisine, une photo de champions canadiens, un vieux modèle de radio. Un point à qui trouve le lien...Aucun marché aux puces qui se respecte ne saurait être complet sans la présence d'Elvis Presley. On remarque ici un calendrier avec le "King" période "armée". Derrière, on distingue aussi un autre cadre de Presley. Plus bas, deux photos (floues) de la même plaque d'immatriculation Elvis...

Parmi les objets qui laissent perplexe, ce livre et ces "jouets" qu'on n'oserait pas offrir à ses enfants :
La religion n'est pas en reste, comme le démontrent ces deux objets :
On viendra ensuite s'étonner que les églises se vident... J'ai aussi trouvé là-bas la plus ahurissante collection de disques vyniles qu'on puisse imaginer. En voici un échantillon :












J'allais presque oublier ce livre : La faune qui peuple les lieux est aussi assez pittoresque. On peut entendre des extraits de conversation qui frôlent le théâtre de l'absurde. L'un des vendeurs, plutôt familier avec sa clientèle, affichait gentimentcet avertissement, scotché sur la vieille chaîne stéréo qu'il vend 150 $:En souhaitant que cette visite guidée d'un musée surréaliste vous a diverti, je vous souhaite une bonne journée.