09 novembre 2010

À la découverte des régions inexplorées du Québec

- Billet écrit en collaboration avec Ariane

Toujours en quête de lieux inédits et de sensations inusitées, nous vous proposons ce mois-ci une visite guidée de l'arrière-pays québécois, mauricien qui plus est, à la découverte d'un village pittoresque et peu connu : Parent.

En effet, cette fin de semaine, nous avons quitté Trois-Rivières pour prendre le train à Shawinigan, en direction de ce petit village isolé en Haute-Mauricie, à mi-chemin entre La Tuque et Senneterre, en Abitibi. Il est intéressant de savoir que le village a été fondé à l'époque de la construction du chemin de fer national transcontinental, débutée en 1908, pendant le développement de l'Abitibi-Témiscamingue. Le premier train desservit Parent en 1913, puisque le village devint pour un temps un terminal (point d'arrêt) important.

Puisque avec nous, les fantômes ne sont jamais loin, cédons-leur la place avant qu'ils ne se fassent trop insistants. Selon une légende, plusieurs travailleurs sont apparemment morts pendant la construction de la voie ferrée, des plus pénibles. Pour ajouter au décorum, des cadavres d'ouvriers auraient même servi ici et là de ballast aux rails! Sur l'image, nous pouvons d'ailleurs repérer, non pas les victimes, mais plutôt les différentes lignes de chemin de fer encore accessibles aux passagers (dans notre cas, nous avons emprunté le trajet en gris).

À l'époque de la fondation de Parent, en 1910, le train desservait donc les différents hameaux établis tout au long des quelques centaines de kilomètres de rails. Aujourd'hui, la plupart de ces villages ont été reconvertis en chalets pour vacanciers, à quelques exceptions près : Wendigo, Weymontache, Clova et... Parent. Mais la carte porte encore des traces de l'existence de ces anciennes agglomérations, comme nous pouvons le voir ici :

Nous avons donc pris le train le vendredi pour un voyage de près de six heures. Il pleuvait lors du départ à Shawinigan, comme le montre ce cliché de la gare :
En chemin, Ariane, en bonne diablesse, ne peut résister à la tentation de prendre des photos du paysage, qui donne l'impression de se balader en pleine forêt ou au bord d'un lac. Par moments, nous avons également l'illusion, tant les arbres et les rochers sont à proximité, qu'ils vont nous percuter à travers les fenêtres. Quelques images éparses du trajet :
(remarquez l'apparition de la neige, à mesure que nous nous retrouvons plus au Nord)
Ici, l'isolement est presque complet... Difficile d'imaginer l'existence de tous ces habitants, au milieu de nulle part, au début du siècle dernier...

Correction de dissertations à bord... Pendant ce temps, Ariane corrige une nouvelle sur le Wendigo.
Nous arrivons finalement à Parent, dont les rues sont recouvertes de plusieurs centimètres de neige, à notre étonnement. Nous ne sommes après tout que le 5 novembre et avons pris le train sous l'averse...
La preuve (traces de pas suspectes découvertes en arrivant, qui conduisaient à l'antre d'un Wendigo) :
Trop effrayés par le Wendigo, nous rebroussons chemin, direction l'Hôtel Central, où nous avons choisi de dormir pour la fin de semaine, dormir relevant ici de l'utopie, compte tenu des murs - réellement - en carton. Mais Ariane, qui aime la science-fiction, est heureuse de la présence d'une utopie au village. En outre, l'endroit a un certain charme, que ce soit grâce à son motel ou à son bar attitré, dont nous ne pouvons nous empêcher de tirer quelques images sous la thématique de l'orignal :

Ici, la connexion Internet est hasardeuse, d'une lenteur considérable. Soulignons pour l'anecdote que l'ensemble de la population n'a eu accès au signal de télévision qu'en... 1973.
Sur l'affiche : un concours de panaches !

Le lendemain, nous partons à la découverte des méandres de Parent, qui fêtait ses cent ans de fondation cette année.
L'ancienne quincaillerie de la ville... Comme nous l'apprendra notre visite, le village a déjà connu des temps plus prospères... Aujourd'hui, il ne reste en guise de commerces que deux stations services, une épicerie, des dépanneurs et différents lieux d'hébergement, avec leurs restaurants respectifs.

La caserne de pompiers... Essentielle, encore plus lorsque l'on sait que cette année, des incendies ont fait rage dans le secteur.

Des maisons centenaires, dont celle-ci, propriété de Napoléon Dupont (impossible d'ignorer le nom du propriétaire).

D'intrépides grizzlis cheminent le long de la façade rose de cette maison.

En chemin, outre les nombreuses maisons à vendre, nous croisons plusieurs demeures à l'abandon, aux vitres souvent cassées, laissées telles des ruines offertes aux assauts du temps... Sur la rue Principale, l'impression d'avancer dans une ville fantôme devient parfois persistante.

Quelques exemples :


La rivière... Les effets du froid, vraiment mordant, se font sentir après plus de deux heures de promenade... Regagnons sagement le motel placé sous la protection de l'orignal totémique.
Le lendemain matin, le retour approche, nous regagnons finalement la gare de Parent. Le Wendigo a encore sévi cette nuit :
Attente près des rails...

Arrivée du train et retour vers Trois-Rivières

Le voyage aura permis de découvrir une région méconnue du Québec, dont l'isolement permet aussi d'échapper au rythme urbain qui est habituellement le nôtre.

En espérant que la promenade et ses images vous ont été agréables et vous ont permis de voyager dans les rues prématurément enneigées de Parent !

02 octobre 2010

Richard Blade porte fièrement l'étendard des mauvais genres

Non, ce n'est pas le nom d'un groupe yé-yé des années 60, mais bel et bien une série de romans publiés sous la bannière "Gérard de Villiers présente", et qui compte à son actif pas moins de... 194 titres !Comme souvent, quand vient le moment d'aborder un sujet torrentiel, il est difficile de structurer et de canaliser ses idées, surtout dans le cadre d'une modeste entrée de blogue, qui se veut conviviale et à la bonne franquette, loin d'une étude universitaire du sujet.

Au fil des années, j'ai souvent eu l'occasion de voir la bannière "Gérard de Villiers présente" sur différents livres de littérature résolument populaire, que ce soit par l'entremise de la série d'espionnage SAS (que je n'ai d'ailleurs jamais lue, n'étant guère friand du genre) ou dans le cadre d'autres projets éditoriaux, entre autres une curieuse "Intégrale" des oeuvres du romancier français Serge Brussolo qui s'est arrêtée à une vingtaine de titres (alors que son oeuvre en compte environ cent-cinquante...).

Plus récemment, dans le cadre de mon billet consacré aux littératures "post-apocalyptiques", je vous entretenais de deux séries placées sous l'égide de GdV, soit Le Survivant et Jag. Lors de visites en librairie, j'ai maintes fois vu les romans de la série Blade, bradés à des prix plus ou moins dérisoires. Qu'est-ce que c'était ? Je ne m'étais jamais réellement posé la question jusqu'à plus récemment, lorsque la longévité de cette série m'a intrigué. Quelques recherches sur le web n'ont, en plus, guère révélé d'informations, à part des critiques disparates et un survol de la série par Thomas Bauduret. On y apprend qu'au départ, la collection était signée par différents auteurs anglophones (sous le pseudo collectif de "Jeffrey Lord"), puis qu'après une quarantaine de titres, des inédits de langue française ont permis à la série de se poursuivre, parfois sous des plumes surprenantes, comme celle, acérée, de la corrosive Nadine Monfils.Les titres de ces romans me faisaient souvent sourire par leur outrance à refuser la "respectabilité littéraire". On retrouve entre autres ces noms baroques et rébarbatifs typiques du genre "fantasy". Des exemples :

- L'EAU DORMEUSE DE DRAAD
- LES CINQ ROYAUMES DE SARAM
- LES DRAGONS D'ANGLOR
- LA TRIBU ROUGE DES KARGOIS
- LES ANDROÏDES DE MAK LOH


On est loin de Marguerite Duras... Je dois dire que le caractère "sériel" de ces titres m'amusait, mais était insuffisant à m'intriguer. Par contre, d'autres titres annonçaient un baroquisme plus séduisant :

- L'échiquier vivant du Hongshu
- La forêt carnivore de Jaghd

- Les Sept duchés du fleuve cramoisi

- L'empire des écailles
- Le soleil sous la terre

- Le cimetière des hommes-machines

- Les convulsions du temps

- L'agonie de la planète sans ciel

- Le collège des invisibles

- Planète carnage


À dose plus ou moins à intense, ces titres promettent tous quelque chose de curieux... Et puis, quelle série peut vraiment compter 194 titres sans se renouveler ?Pour me faire une idée, j'ai lu le premier volume, La Hache de bronze. On y fait la connaissance de Richard Blade, agent secret qui a toutes les qualités. La première page du livre profite de cette mise en situation pour nous présenter des pronostics sur le futur : Dans le London Times, "Blade lut qu'en l'an 2000, des animaux intelligents seraient sans doute utilisés pour certains travaux pénibles [...]. Un gorille contremaître dirigeant des équipes de chiens, de mulets et de chevaux ? Avec un chimpanzé à la comptabilité ?" Le supérieur hiérarchique de notre héros l'envoie visiter un scientifique bossu ("le plus grand savant de Grande-Bretagne") dans un labo souterrain (!) presque entièrement occupé par un ordinateur géant (le livre fut écrit en 1969). Pour la gloire de l'Angleterre, Blade accepte de se livrer à une expérience scientifique : on le branche littéralement à un ordinateur qui l'envoie dans un monde inconnu, qui existe autour de nous sans qu'on puisse le voir ("L'ordinateur a brouillé ses cellules cervicales de manière à lui permettre de voir, et d'exister, dans une dimension que nous ne pouvons ni voir ni comprendre, alors qu'elle est peut-être même autour de nous en ce moment même. Nous la traversons peut-être, en ignorant son existence. Pour parler plus simplement, ce n'est rien de plus que ce sifflet à chiens, que le chien entend mais que vous n'entendez pas. Le son est pourtant là !"). Et voilà, le tour est joué !Chaque aventure de Blade l'enverra dans une dimension différente, ce qui lui permettra d'évoluer dans des univers plus traditionnels ou plus éclatés. Bien sûr, ce premier tome de la série ne permet guère de juger de l'ensemble (forcément, les débuts sont toujours plus sages), mais déjà, la lecture ne manquait pas d'un certain piquant, rehaussé par un humour involontaire et par un aspect anarchique appréciable. Propulsé dans une dimension typiquement "fantasy", Blade rencontre un geôlier laid ("Un gaillard impudent aux cheveux clairsemés qui louchait atrocement et qu'un bec-de-lièvre défigurait") qui deviendra son allié, aux côtés d'une princesse revêche ("Elle planta ses poings sur ses hanches et le considéra d'un air exaspéré") et d'un homme d'armée homosexuel (qui passe son temps à dire à Blade : "J'ai de l'amitié pour toi") ! Ce quatuor "de choc" connaîtra des aventures plus ou moins débridées, au cours desquelles notre Blade titulaire devra entre autres combattre plusieurs ours dans une arène, faire connaître le plaisir à une reine vieillissante affublée d'une perruque qui ne tient pas en place (au terme de leur étreinte, Blade la laisse endormie, alors que "la perruque était tombée par terre et [qu']à la lumière vacillante de la chandelle, elle n'était plus qu'une vieillarde chauve à la figure peinte"), affronter un géant dans un cercle de flammes, sous les insultes d'une populace déchaînée, se libérer de l'emprise d'une sorcière qui tente de l'hypnotiser, etc. Un sacré programme, loin, très loin de l'autofiction... Au terme de ma lecture, une question troublante subsiste. Selon l'adage, "dis-moi ce que tu lis, et je te dirai qui tu es". Que dois-je comprendre ?Par ailleurs, en terminant, si vous voulez lire un texte assez amusant d'un collègue blogueur, allez visiter cette page du blogue du Docteur Pascal, où il nous confie pourquoi il ne sort plus guère au cinéma ces jours-ci. Difficile de lui donner tort, tant l'expérience qu'il décrit s'apparente hélas à un rituel obligé !

01 septembre 2010

Lectures post-apocalyptiques

Chaque année, la rentrée des classes au Cégep (elle a eu lieu la semaine dernière) marque pour moi la fin l'été. L'été fut cependant bien rempli, entre l'écriture, un voyage sur la côte Nord avec Ariane, le festival Fantasia, les rencontres d'amis, les lectures, le cinéma et bien d'autres choses encore.

Une partie de mes lectures estivales fut consacrée au genre "post-apocalyptique", que j'avais curieusement envie d'explorer. Les auteurs qui s'y adonnent décrivent souvent la vie mouvementée de personnages qui, après un conflit mondial, se retrouvent dans un monde futuriste et dévasté. Retourné à un état plus ou moins sauvage, cet univers se caractérise par ses multiples dangers : groupes armés, zones radioactives, formes de vie dangereuses, etc. Ce sous-genre appartenant à la grande famille de la science-fiction connut un certain succès cinématographique au début des années 1980. Le représentant le plus célèbre fut probablement la trilogie Mad Max... D'autres films avaient toutefois abordé le thème auparavant, entre autres A Boy and His Dog. Puisqu'il n'existe sans doute pas de genre ni de sous-genre mineur (en termes qualitatifs), le "post-nuke", comme on l'appelle également, a donné lieu à des oeuvres réussies ou moins acoomplies, selon l'inspiration, le travail et le talent de chacun. Les titres ne manquent parfois pas d'un panache amusant : Les Exterminateurs de l'an 3000, par exemple. Lorsqu'on se trouve dans un état d'esprit réceptif, ce sous-genre peut donner lieu à des lectures ou à des visionnements plutôt agréables. Cet été, j'ai ainsi découvert L'autoroute sauvage, de Julia Verlanger, réédité récemment par Bragelonne (qui publiera l'oeuvre intégrale de cette intéressante romancière). Servi par une écriture autodiégétique (1e personne du singulier) nerveuse, ce récit raconte l'errance, puis la mission d'un survivant solitaire qui doit se rendre dans un Paris futuriste afin d'en ramener une formule précieuse. Entre fanatiques religieux, formes de vie mutantes et péripéties diverses, les événements se succèdent sans temps morts et sont mis en valeur par un humour bien placé et d'intéressantes nuances. On peut lire ce livre au premier degré comme un roman d'aventures dans un monde pittoresque ou en faire une lecture plus approfondie qui permettra de déceler certains sous-textes, qui s'intéressent notamment à l'organisation sociale, à ses contradictions et à ses stratégies pour maintenir l'ordre établi.Plus ludique, mais plus délirante, aussi, la série Jag de Zeb Chillicothe (en fait : Christian Mantey) fut co-écrite, au fil des numéros, entre autres par Joël Houssin ou Serge Brussolo. L'épisode que j'ai lu, Les hommes-tritons, raconte une hallucinante histoire. Notre héros, Jag, être fruste, homme d'action avant tout, devient esclave dans une mine, qui est en fait une météorite géante enfouie dans les sables du désert...! Jag et son ami Cavendish doivent plonger dans un lac souterrain pour en ramener des perles, non sans croiser des poissons explosifs. Afin de résister aux eaux toxiques de cet étrange lac, les deux hommes, à l'instar de leurs collègues, se font greffer de singuliers poissons-parasites qui font office de filtres... Peu à peu, ces parasites protecteurs provoquent chez eux une torpeur dont il devient de plus en plus difficile de se libérer. Si le web contient plusieurs critiques négatives de ce roman, il m'a plu par son climat très curieux et par son écriture baroque, fusion de Brussolo et de Mantey, qui privilégie un style un peu désuet, mais parfois très cru. Il faut prendre cet épisode de la série des Jag pour ce qu'il est : un pulp délirant où se succèdent les tableaux bizarres et oniriques. Mantey avait auparavant tenté une série du style, au Fleuve Noir, sous l'intitulé Chroniques du retour sauvage. Attention, page couverture toxique :Enfin, j'ai lu le premier roman de la série Le Survivant. Particularité : la majeure partie du livre est en fait un récit pré-apocalyptique, visant à établir dans quelles circonstances le conflit nucléaire a eu lieu. On est ici dans le pur "produit" années 80 (la guerre nucléaire est provoquée par un conflit URSS/États-Unis), qui décrit des scènes d'action qu'on visualise presque à la façon d'une série B d'époque. Le héros, Rourke, est un spécialiste de la survie en conditions extrêmes... Le roman est bâti d'une manière assez complexe (compte tenu de son statut de pulp), alternant une multitude de points de vue, dont certains sont ceux de personnages qui ne font qu'une brève apparition. L'écriture se veut ici essentiellement dépouillée, sans fioritures. Bien entendu, l'apocalypse annoncée se produit finalement, et les derniers chapitres de l'ouvrage voient Rourke combattre diverses menaces classiques : motards dangereux (les Hell's Riders), chiens sauvages, lieux radioactifs... Les épisodes subséquents développeront plus à fond ces péripéties, sans doute.Cela m'a donné envie de revoir quelques films du genre, ce qui a déjà commencé avec l'inénarrable Les Guerriers du Bronx, film italien d'un grand pittoresque. Avec son climat de chaleur étouffante et son plaisir de la narration pure, le post-nuke est, en tout cas, très approprié pour les lectures estivales.

Enfin, lors de mon voyage sur la Côte Nord, pendant qu'Ariane lisait La Route de Cormac Mc Carthy (autre roman post-apocalyptique), je parcourais en esprit un autre chemin, celui de L'Autoroute du massacre (rien de moins !) de Joël Houssin, deuxième roman paru dans la collection Gore du Fleuve Noir, dont j'ai déjà parlé ici. Il ne s'agit cette fois pas d'un post-nuke, car il faut quand même varier les plaisirs. Très propice à une lecture de vacances en raison de son décor, ce roman raconte comment un embouteillage monstre (pendant les vacances d'été) force un couple et de jeunes voyageurs à s'arrêter pour la nuit en bordure de l'autoroute. Dans la forêt environnante, deux personnages bizarres, l'Aîné et le Cadet (plus ou moins monstres !), sont en chasse, aiguillonnés par une faim dévorante ! De voir toutes ces proies humaines les affole. Quel repas en perspective... ! Non sans humour, et avec un sens certain de la phrase incisive, Houssin parvient à présenter bon nombre de personnages et de points de vue narratifs. Il devient impossible de s'arracher à cette lecture...

Une amusante réflexion de l'un des "monstres" de service :

La bêtise des choses vivantes ne gâtait cependant pas la saveur de leur viande.

Au début du roman, le Cadet, prédateur naïf, se cache dans un pin pour observer ses victimes potentielles. Le pauvre monstre a si faim qu'il "se [met] à trembler, faisant choir une bruine d'épines. Ce n'était pas la peur qui le faisait frémir [...]. Il priait pour que son frère lui en laisse un peu. Juste un petit peu..."

N'ayant jamais lu de Houssin, j'ai découvert un auteur en pleine possession de ses moyens. Après l'avoir lu, elle aussi, Ariane me confiait qu'elle trouvait le titre (et le paratexte) réducteur, compte tenu des qualités du roman. Coincé dans son format de 155 pages et obligé de respecter le cahier des charges, Houssin se montre beaucoup plus généreux qu'on pourrait le croire en jugeant le livre par son illustration de couverture ou son quatrième... Il semble que le pinacle de la collection, l'ouvrage le plus dérangeant qui y parut, soit le second et dernier "Houssin" qui y fut publié, L'Écho des suppliciés, dont je redoute presque la lecture tant on dit que l'ouvrage est horrifiant ! Attention, illustration toxique (bis) :
Bonne rentrée à tous !

17 août 2010

Escapade estivale

(Billet écrit en collaboration avec Ariane)

Cette année, nous avons choisi de prendre des vacances en visitant la Côte-Nord, ainsi que Charlevoix. L'itinéraire, assez ambitieux, s'étendait sur plus de 2000 kms et était le suivant :
À raison d'environ trois heures de route par jour, nous avons visité plusieurs villes, plus particulièrement Baie Saint-Paul, La Malbaie, Tadoussac, Forestville, Baie-Comeau, Port-Cartier, Sept-Îles et Havre Saint-Pierre.

Quelques images représentatives du voyage :
Après un passage à Québec pour bouquiner, premier arrêt à Baie Saint-Paul, qui nous étonnera par la beauté de ses paysages... et aussi par le côté kitsch de certains de ses commerces. Nous n'avons pu résister à la perspective d'aller souper à cette enseigne :
La traversée vers Tadoussac est dépaysante et, une fois ce village dépassé, l'impression de découvrir une immensité quasi inhabitée devient omniprésente... Mais pour l'instant, attardons-nous sur cet immense os de baleine, près d'un musée, jeté en pâture aux visiteurs, très nombreux en ces lieux :
Arrivée au motel de Forestville, typique des lieux d'hébergement de l'arrière-pays que nous sillonnerons, une semaine durant.
Passage par le quai de Forestville, ville industrielle, où nous nous amusons, comme le montre le second cliché, dans un chantier à proximité du quai. Au loin, mais invisibles sur la photo, plusieurs voitures remplies d'adolescents laissaient entendre des cris festifs et de la musique "de circonstance". L'endroit semblait abriter des rassemblements semblables à ceux que l'Amérique des années 50 représentait dans ses romans et dans ses films.
Un peu après Baie-Comeau, un belvédère offre cette vue panoramique aux visiteurs. La perspective de la photo permet de juger de l'altitude, impressionnante.
Le sable de cette plage anonyme aura été, l'espace d'un instant, le réceptacle d'une oeuvre d'art inusitée, bientôt recouverte par la marée montante. Ainsi passe la gloire du monde...
Après les ruines aztèques, les ruines de Port-Cartier. Ce paysage post-apocalyptique a suscité chez Frédérick l'urgence de se confronter aux films et aux romans post-nucléaires, ce dont Ariane subit encore les conséquences, plusieurs semaines plus tard. À suivre en septembre...
Après la dévastation, la civilisation... La solitude et le dénuement avaient provoqué en nous des envies d'embourgeoisement, d'où notre choix de loger au motel Le Château, copieusement coté... deux étoiles ! On en admirera la façade majestueuse.
Extrémité est de notre voyage : Havre Saint-Pierre. Nous y découvrons un village marin fouetté par des vents incessants. Même la connexion Internet avait été emportée par les bourrasques...
Après Éole, Zeus : Rivière-au-Tonnerre, village de pêcheurs dont nous avons tenté de capturer le charme sur de multiples photos dont voici un échantillon.

Pause au cimetière de Sheldrake, avec ses croix plantées face au fleuve...
Bref aperçu de Sept-Îles. En comparaison avec les lieux désertiques que nous avions traversés auparavant (parfois, plusieurs dizaines de kilomètres seulement peuplés de sapins impassibles), la ville prenait des allures de métropole. Ici, Ariane expérimente un tapis d'algues dont les intentions ne semblent pas trop malveillantes.
Le phare de Pointe-des-Monts, tout simplement superbe
Ces images rendent bien l'impression que nous avions parfois de nous trouver, selon le cliché d'usage, "au milieu de nulle part". Elles évoquent une certaine américanité, voire ces films dans lesquels un couple de citadins s'arrête pour faire le plein d'essence et se heurte à une famille de dégénérés cannibales. Dans notre cas, nous n'en avons pas rencontré. Sans doute habitent-ils seulement aux États-Unis, dit Frédérick (mais il s'est documenté très sérieusement sur la question, alors, il est difficile de contester cette affirmation).
Traversier en sens inverse à partir de Tadoussac, en direction de Charlevoix, région réputée pour ses paysages... et ses interminables montagnes !
Ici, un aperçu du quai de La Malbaie, assez fréquenté par les touristes.
Et ainsi s'achève notre voyage !

20 juillet 2010

Fantasia 2010


Depuis quelques années, je présente sur ce blogue un compte rendu du festival cinématographique Fantasia. Je ne dérogerai pas à la tradition cet été, puisque j'ai passé quelques jours là-bas la semaine dernière, prenant une pause momentanée de mes projets d'écriture.

Fantasia, donc, vénérable festival qui en est déjà à sa quatorzième édition ! C'est toujours un plaisir de revoir là des amis chers, entre autres Patrick "Buko-San" et Simon Laperrière, dont l'implication dans l'événement est plus significative chaque année. Cette édition 2010 avait aussi quelque chose de spécial, puisque Ariane m'y accompagnait, Ariane qui avait aussi l'habitude de fréquenter le festival de son côté, lors des années précédentes, comme il est possible de le constater en lisant son blogue.

Comme mes lecteurs le savent peut-être, mes visites à Fantasia sont souvent soumises à des contraintes d'horaire. Par exemple, malgré sa réputation de suite inférieure à l'original, j'aurais aimé pouvoir découvrir [REC 2] sur grand écran. J'aurais aussi aimé assister à l'hommage rendu au cinéaste anglais Ken Russell, réalisateur que j'avais découvert à l'adolescence avec beaucoup d'étonnement. Il n'a pas été possible d'assister à la projection de son classique The Devils... Revoir ce long-métrage baroque et flamboyant en présence de son créateur devait être une expérience...

Nous sommes arrivés jeudi le 15 juillet en soirée, en forme et énergiques, après une journée de travail bien remplie. Après les retrouvailles avec l'ami Patrick et une immersion dans l'atmosphère électrisante du festival, nous sommes entrés dans la salle J.A. de Sève pour assister à la projection de T.T. Syndrome, film serbe réalisé en 2002.Bilan : faux-départ ! Film bancal en dépit d'éléments intéressants (décors crasseux et urbains, quelques thématiques porteuses). T.T. Syndrome est une oeuvre hésitante, qui ne sait pas réellement ce qu'elle veut être. Le réalisateur se disperse entre les passages référentiels (comptine tirée du giallo, passages qui évoquent la mode des "films de torture" à la Hostel et consorts, tentatives isolées d'humour) et un scénario en forme d'énigme criminelle (qui est l'assassin ?). On a même osé courtiser la revue spécialisée Fangoria par l'entremise d'un graffiti très voyant qui orne un mur, sans doute dans l'espoir d'obtenir un article dans cette publication très corporative. D'autres citations usées parsèment le film, telle cette séquence vue maintes fois ailleurs et inspirée de Texas Chainsaw Massacre.

En échangeant nos impressions, nous patientons avant le début de Lemmy, documentaire consacré à la figure homonyme, emblématique du hard-rock. Le documentaire plaira sans doute aux fans : on y découvre le musicien dans différents contextes : au quotidien, avec son fils, en concert, avec d'autres légendes du rock, etc. Différentes mini-entrevues agrémentent le film, qui accuse toutefois une baisse vers le milieu, sorte d'hagiographie de Lemmy au cours de laquelle tous les intervenants ne tarissent pas d'éloges à son sujet sans réellement apporter d'arguments pour soutenir leur enthousiasme. Le film comporte malgré cela des moments assez amusants, mais d'autres laisseront songeur, comme la partie consacrée à la fascination de Lemmy pour la guerre et ses symboles. Il faut voir cette chambre dans laquelle le rocker entasse une impressionnante collection consacrée à ce sujet... Le public de Fantasia fut très expressif lors de cette projection, s'extasiant presque chaque fois qu'un musicien rock apparaissait. Notons qu'une partie du film se penche sur le groupe Hawkwind, formation de space-hard-rock intéressante à laquelle Lemmy participa au cours des années 70.Le vendredi, après une journée passée à bouquiner ici et là (pour une maigre récolte, hélas, mais sans négliger deux cadeaux précieux offerts par Ariane - l'édition originale d'un roman de Kurt Steiner et une BD Elvifrance, quoi d'autre ?), nous assistons à Sell Out, comédie musicale en provenance de Malaisie ! Décidément, il n'y a qu'à Fantasia que nous avons de telles perspectives...Malgré une idée intéressante (critique de la téléréalité par l'entremise d'une émission fictive et outrancière destinée à suivre en direct les derniers moments de personnes sur le point de mourir), le film s'essouffle après un début relativement dynamique. Les chansons, loin d'être aussi exotiques qu'on pourrait le croire, sont très américanisées et manquent du grain de folie qu'une telle entreprise aurait dû susciter. Quelques rires sont toutefois les bienvenus...

Ensuite, nous avons découvert, pantois, l'oeuvre la plus dérangeante que j'aie pu voir depuis longtemps, A Serbian film (2010), dont le périodique Mad Movies parlait récemment... Il est très difficile de décrire ce long-métrage sans trop en dire. C'est une descente aux enfers sadienne et horrifiante dans un univers qui devient de plus en plus glauque. L'un des organisateurs de Fantasia, le coloré Mitch Davis, a prévenu les spectateurs avant la projection : il s'agissait de l'un des films les plus perturbants et "confrontants" qu'il avait pu voir. Le programme du festival comparait en outre ce film à Salo (Pasolini). Bien sûr, le public a d'abord pris ce témoignage à la légère, mais le film n'a pas tardé à troubler plusieurs individus, qui ont quitté la salle. Une scène en particulier m'a paru extrêmement dérangeante, suscitant en moi un profond malaise. Comme voyage au bout de l'Enfer, c'est une réussite, mais c'est le genre de film à ne pas voir trop souvent (selon moi). Extrêmement nihiliste et déprimant, il est dépourvu de lumière et de métaphysique, contrairement à une oeuvre dure comme Martyrs, par exemple, dont l'intensité était mise au service d'une réflexion originale.

J'ai été moins convaincu par la présentation de l'équipe du film qui a suivi la projection. Les créateurs de A Serbian Film cherchaient à justifier les excès de leur oeuvre en disant qu'il s'agissait d'une "métaphore politique". Lors de la session de questions/réponses, le producteur, le réalisateur et le scénariste ont constamment présenté leur film comme une allégorie, répétant sans cesse la même idée... Était-ce à cause d'un malaise ressenti à l'égard de leur propre création, qu'ils pouvaient difficilement envisager de façon autonome ? Si l'intention première est bel et bien de faire un film politique, pourquoi le symbolisme (revendiqué) a-t-il pris toute la place, au risque d'occulter la réelle réflexion à ce sujet en présentant des faits politiques objectifs ? Cette présentation m'a donc laissé perplexe. J'aurais préféré qu'on admette, à la rigueur, deux niveaux de lecture au lieu de s'acharner à n'en présenter qu'un seul... Quant au film lui-même, malgré ses qualités indéniables, il n'est vraiment pas destiné au grand public, c'est le moins que je puisse dire.En comparaison, le classique Re-Animator, présenté à minuit en présence du réalisateur, du scénariste et d'un comédien (Jeffrey Combs) faisait figure de gentil divertissement. Lovecraft est ici traité de façon outrancière et humoristique. J'avais vu le film une seule fois, en 1988 ou 1989, j'en gardais donc un souvenir vague. L'adolescent que j'étais à l'époque avait trouvé l'adaptation agréable, mais avait été choqué par les libertés prises à l'égard de Lovecraft. Évidemment, ses excès gore et cartoonesques sont loin du célèbre écrivain de Providence. N'empêche : Re-Animator est un film constamment divertissant, inventif dans ses développements, amusant et bien interprété. J'estime que le réalisateur a beaucoup progressé depuis, affinant son propos. L'une de ses récentes transpositions à l'écran de Lovecraft, Dreams in the Witch House, est d'ailleurs une réussite incontestable, qui parvient à déplacer efficacement l'univers du célèbre auteur dans le monde contemporain...Lors de la séance de questions/réponses qui a suivi la projection, l'équipe du film fut fort généreuse en accordant au moins 45 minutes au public. Nous avons pu découvrir trois hommes créatifs, drôles et agréables. La soirée s'est d'ailleurs poursuivie par la projection d'un document inédit : l'ébauche de travail d'un nouveau projet du réalisateur Stuart Gordon. Nous avons toutefois dû quitter, assez fatigués par la longue journée !

Après nous être levés tard, samedi, pour récupérer, nous avons regagné les salles climatisées pour voir Brass Knuckle Boys, une comédie japonaise détaillant la reformation d'un groupe punk des années 1980... 25 ans après leur séparation ! Ce film léger mais divertissant se laissait regarder pour la comédie sans prétention qu'il est. Il aurait pu commenter avec plus de virulence l'industrie musicale contemporaine, mais tel n'était pas son propos. On écorche toutefois au passage la tendance emo de certains chansonniers contemporains assez mièvres, dont la banalité n'a d'égale que l'ennui qu'ils distillent.Ensuite, Blades of Blood, film d'arts martiaux coréen... Difficile de commenter longuement ce film très classique, heureusement découvert dans le grand Hall, qui en favorisait l'aspect spectaculaire grâce à son écran géant. Dans Blades of Blood, aucune surprise. Tous les clichés du genre y sont, sans que le réalisateur Lee Jun-ik cherche à les transcender, à les subvertir ou à y greffer une touche d'originalité. Le résultat ne risque guère de demeurer longtemps dans la mémoire.S'ensuivit une petite virée dans un pub en compagnie d'Ariane et de Pat, moment d'échange et de partage toujours apprécié... Pendant notre conversation, un groupe de reprises au répertoire chancelant interprétait des morceaux aussi disparates que le thème de Ghostbusters et L.A. Woman !

Dimanche, enfin ! La fatigue commence à être très présente. Après avoir bu une ou deux boissons énergétiques la veille, je sens la saturation, malgré le ginseng, la taurine et d'autres ingrédients du même acabit ! Virée en avant-midi au marché aux puces de Carignan avant d'aller rejoindre Patrick pour un souper rapide dans un restau asiatique. Puis, dernier film du festival auquel nous assistons : Feast of the Assumption. Ce documentaire suit un homme dont la famille fut victime d'un tueur en série, BTK. Malgré un sujet délicat, le réalisateur a paresseusement effectué son travail, involontairement irrévérencieux par moments, d'ailleurs. L'ensemble est donc brouillon, laissant de côté des éléments importants et n'aboutissant à aucune réflexion au sujet de ce qu'il présente. On en sort d'autant plus déçu que d'autres films du genre (Paradise Lost) s'avéraient passionnants.Nous avons un moment envisagé de rester pour un film supplémentaire, mais la fatigue a finalement gagné la partie... Qu'à cela ne tienne, nous reviendrons l'an prochain ! Car, au-delà des films que nous avons pu voir, Fantasia demeure avant tout un état d'esprit, une grande famille fébrile, avide de découvertes et de surprises, qui refuse le conventionnalisme et la banalité. Comment pouvons-nous résister à un tel appel ?

Merci à Simon Laperrière, Patrick, Ariane et l'équipe de Fantasia.